L’homme et le piano, par Monique Deschaussées

Homme et piano Deschaussees

Voilà une approche passionnante de l’art du piano, sous la plume de Monique Deschaussées, grande pédagogue et ancienne concertiste, ayant travaillé avec les plus grands, Lazare-Levy, Alfred Cortot et Edwin Fischer pour ne citer qu’eux.

Ce qui frappe, c’est la réflexion très spirituelle sur la relation entre l’homme et son instrument, ce qui fait un grand artiste, bien au-delà de la maîtrise de « l’appareil pianistique ».

Dès l’épigraphe, tiré des textes de philosophie indienne, le ton est donné : « ceux qui croient en le non-savoir entrent dans d’aveugles ténèbres; dans plus de ténèbres encore, ceux qui se complaisent dans le savoir. »

Monique insiste tout au long de son ouvrage sur la réceptivité de l’interprète et il est vrai que l’on retrouve dans ces pages des accents presque bouddhistes (ayant lu un peu de Mathieu Ricard, cela m’a beaucoup fait penser aux réflexions sur l’ego dont il faut se défaire afin de s’ouvrir à l’autre, et plus particulièrement à l’oeuvre musicale dans notre contexte).

Elle l’évoque d’ailleurs à la fin : « L’artiste qui, par sa valeur d’être, par l’intensité de sa vie intérieure, atteint ces sphères spirituelles est en mesure de transmettre la dimension métaphysique de la musique. A la limite, il ne joue plus; plus personne ne joue; « ça » joue. Il a touché le transcendantal. »

On le sent, Monique n’est pas simplement une pédagogue, mais quelqu’un qui pense l’art bien au-delà du piano (et qui ne fume pas de substances hasardeuses, contrairement à ce que la phrase du dessus pourrait faire croire.)

Ce qui me paraît notable, également, c’est l’immense attention portée au corps, aux gestes, à la prise de conscience de chacun d’eux. Le but premier est clair : jouer sans se fatiguer.

Que de combats avant d’atteindre ce stade, me direz-vous?

Pas forcément. Monique développe, entre autres, 3 points essentiels, ce qu’elle appelle l’ABC du piano :

A.  Le « point zéro » : « si l’on veut jouer d’une façon naturelle, sans effort, il va falloir partir d’un état de détente, de relaxation absolues : ce que l’on va appeler le « point zéro », point de non faire, de non vouloir où l’on capte le physique au repos, dans une attitude cérébrale de réceptivité pure. »

C’est pour elle, le point de départ sur lequel toute la technique doit être construite. Difficile, quand on sait le stress quotidien…La séance de piano se transformerait presque en méditation. Là encore, prendre son temps au départ, c’est en gagner par la suite.

B. Redresser la main, toujours en détente. L’index devient la clef de voûte qui permet de « planter » sa main sur le clavier sans que cette dernière s’affaisse vers le 5ème ou le pouce.

C. Muscler chaque doigt afin qu’ils aient tous la même résistance (et puissent tous supporter des poids identiques).

Ces conseils peuvent paraître « évidents », sachez que je résume largement sa pensée et qu’il est également beaucoup plus compliqué de les mettre en application, de manière constante et surtout consciente.

Mention pour les phalangettes, bien souvent ignorées : «  Elles doivent être extrêmement solides mais aussi très présentes, très développées sur le plan de la sensibilité tactile, sensorielle, car elles vont être la source de création sonore. D’où vont dépendre la lumière, le timbre, la richesse de la palette sonore. »

Monique parle donc beaucoup des doigts, mais surtout des poignets, des coudes, des bras, en différenciant les types de mouvements possibles, permettant une prise de conscience de ce que le pianiste peut faire instinctivement.

Mais justement, c’est la Connaissance qui intéresse notre auteur, ou plutôt la Connaissance de la technique pianistique devenue une seconde nature, donc instinctive, après avoir été dépassée. Il faut donc une réflexion permanente sur les gestes, mais aussi l’oeuvre travaillée.

« La mémoire qui était encore intellectuelle se transforme en mémoire musculaire, pianistique; elle devient alors infaillible : le muscle étant long à comprendre mais gravant pour toujours une sensation lorsqu’il a répondu et assimilé. »

Au-delà des gestes, Monique s’intéresse à l’insondable et sa réflexion se fait plus métaphysique :

« Quand un compositeur écrit noir sur blanc ce qu’il sent, ce qu’il vit, ce qu’il a dans le coeur, il sait bien qu’en matérialisant par des signes l’Indicible, le langage secret de l’âme, il se perd en route cet Impondérable, ce mystère qui ne s’écrivent pas. Nous touchons là au plan métaphysique de la musique.

L’interprète doit donc, devant une partition, faire le chemin inverse, retrouver ce qui s’est perdu en route, remonter à la source de l’inspiration. »

Puis, les écueils inévitables (du moins, au début) :

« Trop souvent les pianistes (…) suppléent leur sensibilité personnelle à celle du compositeur, projetant leurs propres sentiments, leurs propres émotions ; leur inspiration n’est qu’un exutoire à ce qu’ils ont envie de dire, eux, et non une authentique communication avec le texte. Ils se servent de lui au lieu de le servir. Le texte est sacré. C’est justement son respect qui engendre les plus grandes émotions. »

Pour tous ceux qui disent encore « frapper » quand ils parlent de leur jeu au piano, je vous répondrais cette phrase de Monique (avec le sourire) :

« Le piano peut-être le moins expressif des instruments si l’on s’en tient à des marteaux qui frappent, ou il peut devenir au contraire un véritable orchestre si l’on sait utiliser ses immenses possibilités sonores. »

Sur la difficulté à être soi-même, d’autant plus « face au » / au piano:

« Un artiste doit être allé à la rencontre de son authenticité. Pour gagner cet état de réceptivité, de disponibilité à l’oeuvre qu’il doit jouer, un travail sur lui-même est nécessaire afin d’éliminer les barrières humaines ou psychologiques pouvant faire obstacle à la transmission. »

Un autre précieux conseil, encore « évident », mais si difficile à mettre en oeuvre :

« Pour un musicien, « entendre » me semble être l’urgence la plus élémentaire. »

Voilà pour l’aperçu, vous trouverez bien plus de matière en lisant le livre, même s’il frustrera peut-être les pianistes débutants pour lesquels certaines notions ou sensations paraîtront abstraites. Prenez-le alors comme un guide, sorte de phare dans la nuit de vos ténèbres pianistiques.

Monique a écrit d’autres livres, comme celui-ci, au titre évocateur : « Par la musique, deviens qui tu es -un itinéraire pédagogique, une voie de transcendance. » (je ne l’ai pas lu, mais ça promet).

Pour ceux qui se demanderaient quelle est ma « philosophie pédagogique », sachez qu’elle est très largement inspirée de cette façon de penser. Mais ce n’est pas un hasard, car j’ai pu vérifier que Monique et mon ancien professeur de piano avaient eu les mêmes professeurs…

Bonne lecture.

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