Les chaussettes de vos élèves, signe incontestable du déclin de votre autorité de professeur

 

Fini le bon vieux temps où les élèves craintifs poussaient timidement la porte de leur « maître », s’asseyaient fébrilement sur la banquette, regard baissé, sans dire un mot, et posaient leurs mains tremblantes sur le clavier avant de jouer leur morceau en apnée.

 

 

Le professeur, muni d’une petite baguette en bois pouvait alors, à sa guise, taper sur les phalanges des petits doigts qui couraient désespérément vers les aigües pour échapper à la sentence (et déverser ainsi ses frustrations d’artiste raté sur ses élèves, ce qui, au passage, permit à la psychanalyse de connaître un réel essor au vingtième siècle, étant donné le nombre de cas à traiter).

 

 

Au lieu de cela, le professeur du 21ème siècle, du haut de son savoir sans cesse remis en question, tente, tant bien que mal, d’asseoir cette autorité dont les fondements ont été sapés, comme le montre si bien Hannah Arendt dans la crise de la culture (une suggestion pour vous détendre le cerveau sur la plage cet été).

 

 

Mais que faire? Comme dirait un vieux monsieur Marxiste.

 

 

Non, je ne prodiguerai pas de conseils (pour une fois), je vous parlerai juste des signes avant-coureurs qui conduisent inéluctablement à la déliquescence et je dirais même à la mort lente et douloureuse de votre autorité de professeur.

 

 

Peut-être qu’à la lumière de ce constat, vous éviterez ainsi de tomber dans les mêmes écueils que moi, et saurez redresser la barre à temps, un peu comme le capitaine du Titanic, à défaut de pouvoir vous en sortir comme Jack (Jack, j’ai tellement pleuré, tu sais, quand tu as coulé, transis de froid, dans les fonds gluants de l’océan atlantique, même après avoir vu le film 6 fois).

 

 

Au début, tout allait bien, j’étais un professeur adulé par des centaines de fans qui se battaient pour suivre mes cours. Je recevais des cadeaux, des compliments, des sourires, j’avais des élèves charmants, agréables, drôles parfois (presque aussi drôles que leur prof, c’est dire). J’avais donc tout ce dont un professeur de piano peut rêver (à part tordre le cou aux élèves qui ne travaillent pas, mais vraiment pas du tout, tout en restant charmants, ceci dit.)

 

 

Et puis un jour, tout s’est effondré. D’un seul coup. Je m’en souviens encore, comme si c’était hier. Au volant de ma clio de 1993 (qui par miracle, avait démarré du premier coup ce jour-là, ce qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille), je me disais que rien ne pouvait m’arriver, que la vie, telle une rivière calme (ou parfois torrentielle, pas que parfois d’ailleurs), m’emportait vers un océan de félicité pianistique.

 

 

C’est alors que je suis arrivée chez D. ma plus ancienne élève (qui m’a aimablement autorisé à parler d’elle bien entendu, moyennant un chèque et la préservation de son anonymat).

 

D. est retraitée, mais comme tous les retraités, a beaucoup de choses à faire ;) J’ai d’ailleurs vite compris que, parmi ces choses mystérieuses qui l’occupaient pendant des journées entières, elle se rendait dans de mystérieux magasins de chaussettes, dont nous tairons également le nom pour préserver l’intégrité de D. qui s’y rend régulièrement.

 

 

Au bout de plusieurs années, D. qui jusque-là m’avait toujours accueilli dans son appartement moquetté de la tête au pied avec des petites ballerines, a commencé à m’ouvrir la porte, uniquement vêtue de chaussettes (aux pieds, bien entendu. D. ne prend pas ses cours toute nue, je vous vois venir).

Denise chaussettes 1

Il faut dire que je ne m’en suis pas forcément aperçu tout de suite (les signes avant-coureurs sont souvent ceux qu’on ignore, plus ou moins consciemment), ne faisant pas partie de cette catégorie de personnes qui scrutent leurs semblables de la tête aux pieds lorsqu’ils les voient. Je m’arrête en général au visage et au cou, le reste ne m’intéresse pas forcément (en tout cas, pour mes élèves).

J’ai donc commencé à remarquer cette intolérable liberté que prenait D., celle de me recevoir dans le plus simple appareil. Ce constat m’a posé un dilemme cornélien : à défaut de rire à chaque fois, devais-je réaffirmer mon autorité en lui imposant de porter ses petites ballerines?

Pendant ce temps, D. multipliait les provocations, allant jusqu’à imiter, dans ses choix, une chanson de Dorothée qui avait bercé mon enfance et que je tentais, par un lavage de cerveau récurrent, d’oublier.

Denise chaussettes 2

Autant vous dire que j’en ai passé des nuits blanches, entre tisanes, surfs sur le net (il n’y a jamais personne à 3h du matin, bizarrement), relaxation, insomnies, afin de résoudre cet épineux dilemme.

Et si les chaussettes de D. révélaient la déréliction inéluctable de mon autorité (ou la déliquescence, pour être plus claire)?

C’est là que D. s’est mise à sortir toute sa garde-robe chaussettienne, je n’étais donc pas au bout de mes surprises.

Denise chaussettes 3

Bien sûr, lorsqu’il s’agissait de mettre la pédale, D. partait, penaude, remettre ses ballerines. Je me disais que c’était toujours ça de gagné.

Mais quand même, D. m’en a fait voir de toutes les couleurs, c’est le cas de le dire.

Denise chaussettes 4

Jusqu’à l’offense suprême :

Denise chaussettes 5

Comment interpréter cette subtile provocation? D. cherchait-elle à me dire qu’elle aimait, par-dessus tout, manger des côtes de boeuf (arrosées d’un bon vin?), ou qu’elle allait militer pour la défense des veaux élevés en batterie?

Tentait-elle de me dire par là que j’avais un caractère « vache »?

J’ai donc pris mon courage à deux mains et demandé à D. :

Pourquoi tant de haine? Est-ce ta façon de me remercier pour toutes ces années passées à t’enseigner les rudiments du piano?

Sa réponse fut aussi surprenante que brève : « je me sens plus à l’aise en chaussettes ».

J’ai réfléchi pour comprendre la teneur de cette réponse lapidaire (pendant au moins 15 jours) et je me suis dit que finalement, il en était peut-être mieux ainsi, que les fondements de mon autorité n’en étaient pas forcément sapés, contrairement à ce que cette Hannah, oiseau de mauvaise augure, avait pu suggérer.

Alors, si vous avez des chaussettes « de choix » à recycler, j’organise une collecte pour D. N’hésitez pas.

En revanche, nous n’acceptons pas les chaussettes fortement marquées odorativement parlant, ainsi que les chaussettes trouées (D. est peut-être cool, mais ce n’est pas une manouche, contrairement à ce que la première photo tendrait à faire croire.)

Merci pour vos dons, Dieu vous le rendra (c’est ce qu’on dit.)

 

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