L’art du piano, par Heinrich Neuhaus (2)

Sur le rythme…

 

« On a raison de comparer le rythme aux pulsations d’un organisme vivant : non pas au mouvement d’un balancier, au tic-tac d’une montre, au battement d’un métronome (qui sont mesure et non rythme), mais à des phénomènes comme le pouls, la respiration, le déferlement des vagues, l’ondoiement des champs de blé » (Un poète…)

« Je répète souvent à mes élèves que le mot « rubato » provient de l’italien « rubare », qui signifie voler. Si vous dérobez du temps au cours de l’interprétation d’un morceau sans le restituer rapidement, vous n’êtes qu’un voleur. Si vous accélérez, n’omettez pas de ralentir pour rester honnête et rétablir l’équilibre et l’harmonie. »

« Je dis à mes élèves : il faut écouter le silence, les interruptions, les arrêts, les pauses; ils font également partie de la musique. L’ « écoute de la musique » ne doit pas s’interrompre un instant! Tout alors devient convaincant et vrai. Il n’est pas mauvais de battre mentalement la mesure pendant ces temps-là. »

« La méconnaissance de l’esprit du compositeur, aussi bien que du style de l’époque ont une action néfaste d’abord sur les éléments principaux de la musique : le rythme et la sonorité. »

« Si un jeune pianiste rencontre dans un nouveau morceau des difficultés inconnues dans lesquelles il s’embourbe, qu’il démontre son ingéniosité en composant, à partir des passages difficiles, des exercices utiles. Qu’il joue jusqu’à ce que l’inconnu devienne connu, l’incommode commode, le difficile facile. »

« Il est important de se souvenir qu’après avoir été désagrégée temporairement en atomes et molécules la matière musicale doit redevenir, après un travail approprié, un organisme musical vivant. »

« La bible du musicien devrait s’ouvrir par les mots « Au commencement était le Rythme. » »

 

 

 

Sur le son…

 

« L’interprète ne réfléchit pas assez à la multiplicité et à la richesse de la sonorité du piano. Sa pensée est orientée vers le brio, l’agilité, l’égalité, l’éclat tapageur. Son oreille n’est pas assez développée, son imagination est trop pauvre et, surtout, il ne sait pas plus s’écouter qu’il ne sait écouter la musique : il est plus homo faber que homo sapiens. Or, l’artiste doit être l’un et l’autre avec une légère prédominance du second. »

« J’aime à répéter à ce genre d’élèves ce qu’Anton Rubinstein disait du piano : « Vous croyez que c’est un seul instrument? C’est une centaine d’instruments. » »

« Le meilleur son, donc le plus beau, est celui qui exprime le mieux l’oeuvre exécutée. »

« Il est évident que le travail sur le son est difficile, car il est intimement lié à l’oreille musicale et, disons-le, à la sensibilité de l’élève. Moins l’oreille est raffinée, plus le son est inexpressif. Pour remédier à ce défaut, il existe, on le sait, de nombreux systèmes qui développent l’oreille et agissent ainsi directement sur la sonorité. En travaillant la sonorité au piano, nous agissons sur l’oreille en l’améliorant. »

« « Tête froide et coeur brûlant », telle est ma devise pédagogique. »

« Nous parlons de l’implantation des doigts sur le clavier, de la germination des doigts (selon le mot de Rachmaninov), nous parlons du clavier comme d’une matière souple dans laquelle on pourrait pénétrer. »

« Le son est un des moyens d’expression du pianiste (au même titre que la couleur ou la lumière pour le peintre). C’est le moyen principal, mais ce n’est qu’un moyen, et rien de plus. »

« Une autre erreur très répandue, même parmi les élèves avancés, est le rapprochement dynamique de la mélodie et de l’accompagnement. Ce « manque d’aération » entre deux plans ou plus choque l’oreille autant qu’il choquerait l’oeil dans un tableau. »

« Un pianiste averti sait que pour obtenir une tonalité tendre, chaude et émouvante, il faut appuyer profondément et très intensivement sur la touche (…) en partant d’une position des doigts au niveau du clavier. Par contre, pour un son ouvert, coulant (…) il est indispensable d’utiliser toute la puissance de l’élan des doigts et des bras en conservant la souplesse du legato. »

« L’un des problèmes les plus passionnants et les plus difficiles pour le pianiste est la différenciation des plans sonores.(…) Toute polyphonie est déjà une différenciation de plans. Il faut pouvoir jouer de façon expressive et indépendante le thème principal, l’accompagnement et les voix secondaires. »

« Les limites de la sonorité supérieure et inférieure sont à la musique ce que le cadre est à un tableau. La prédominance de la basse et de l’harmonie sur la mélodie décapite l’oeuvre qui devient « un cavalier sans tête ». Une insuffisance de la basse le rend cul-de-jatte, et dans le cas où l’harmonie dévore et la basse et la mélodie, nous avons un monstre tout en ventre. Le dernier cas, hélas! Se produit souvent à l’orchestre. »

« Le son doit être enveloppé de silence; il doit y reposer comme une pierre précieuse dans son écrin de velours. »

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