Eloge de la lenteur

 

« Ralentis » est un mot que j’ai répété tellement de fois depuis que j’ai commencé à enseigner que je dois rentrer, sans le savoir, dans le guiness des records 2013.

 

 

Alors quand vient le soir et que parfois le doute m’assaille, lorsque je m’interroge sur ce vaste monde qui poursuit sa course folle, j’en viens à me demander si mes élèves finiront par entendre un jour  ce conseil si simple et pourtant si dur à mettre en oeuvre, cette idée qui peut paraître franchement saugrenue par les temps qui courent :

ALLER LENTEMENT

J’ai donc toujours cherché à comprendre pourquoi mes élèves refusaient, la plupart du temps, de RALENTIR.

Bien sûr, quand ils sont devant moi et que je leur dis pour la 5ème fois de le faire, ils le font, non s’en s’être excusés au préalable.

Mais une fois rentrés chez eux, dans la solitude de leur chambre ou de leur salon, alors que l’oeil de Moscou a disparu et que nul témoin ne pourrait entraver la marche de leurs doigts qui gigotent follement à des vitesses déraisonnables, JE LE SAIS, ils vont DIX FOIS TROP VITE (bon allez, 5)

Parce qu’au cours d’après, le détail d’une phrase n’a pas été résolu et que contrairement à leurs affirmations, ils ne veulent pas travailler lentement car ils croient perdre leur temps en avançant comme des tortues (Je vous épargnerai la fable de Lafontaine correspondante).

GRAVE ERREUR.

C’est en voulant gagner du temps qu’on en perd. On ne peut pas exécuter une phrase qu’on vient à peine de déchiffrer à la vitesse finale. Votre cerveau va peut-être vite, mais vos doigts beaucoup moins. VOUS AVEZ BESOIN DE TEMPS et pour cela d’ALLER LENTEMENT.

Mais pourquoi veut-on toujours aller vite? C’est une vraie question philosophique (sans rire) et je la proposerai bien aux prochaines épreuves du bac.

J’ai quelques hypothèses (qui ne seront pas toujours faciles à entendre, je vous préviens. Ames sensibles, passez votre chemin, ou allez lire un autre article ;)

1. Jouer / travailler vite au piano, c’est se faire croire qu’on y arrivera sans faire le travail de fond, répétitif (autant dire, chiant), bref qu’on pourra faire illusion.

2. Interpréter « vite » (ou à des tempi toujours trop rapides), c’est vouloir parfois étaler sa technique, faire un peu d’épate => principal défaut du jeune (ou du vieux qui veut faire jeune)

3. Jouer vite, c’est s’empêcher d’écouter vraiment ce qu’on joue parfois et  donc se voiler la face sur le travail qui reste à faire, car une erreur plus vite jouée sera plus vite oubliée.

4. C’est aussi s’empêcher d’exprimer ses affects à travers une interprétation, car la vitesse comble le vide expressif.

Je ne dis pas qu’il ne faut jamais jouer vite ou travailler vite. Evidemment, savoir augmenter le tempo fait partie de l’apprentissage. Mais il ne faut pas que le souci de vitesse se fasse au détriment du son, de l’écoute, de la précision.

On ne peut pas brûler les étapes au piano.

Si vous prenez le temps de ralentir, je suis prête à parier que vous jouerez mieux.

Ou alors très lentement.

 

 

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>