Debussy révolutionnaire

« Debussy aime la musique plus que le piano », disait Marmontel, professeur du jeune Claude au conservatoire de Paris. Ce dernier n’avait que 11 ans et allait entamer une douzaine d’années d’études, marquées par la frustration, l’incompréhension et la rage devant la discipline souvent arbitraire qui lui était imposée.

Tandis que son professeur de solfège, Albert Lavignac, avouera plus tard avoir profité, en tant que théoricien, des rebellions de son élève, il notera tout de même, sur le bulletin trimestriel de ce dernier: « Excellent lecteur; oreille parfaitement sûre; encore un peu en retard pour les principes. »

Pas étonnant qu’un révolutionnaire tel que Debussy n’ait pu s’épanouir dans le cadre parfois rigide et conventionnel de l’époque. Et pourtant, il aura marqué d’une empreinte indélébile toute la musique du vingtième siècle. Le critique musical André Boucourechliev parle même d’une « révolution subtile » pour qualifier le tour de force opéré par le génial compositeur. Révolutionnaire, car Debussy ne se contente pas d’abolir le système tonal sur lequel se fondent plusieurs siècles de musique occidentale (les fameuses gammes tempérées qui servent de matériau de construction pour toutes les oeuvres), il le « transcende » grâce à la gamme par ton.

Un petit point théorique s’impose ici. Tout le monde a sans doute déjà entendu la gamme de do majeur (en jouant toutes les touches blanches d’un do au do suivant). Cette gamme comporte des tons et des demi-tons, c’est à dire des écarts plus ou moins grands entre chaque note (un ton entre do et ré, un demi-ton entre mi et fa). Cette structuration de la gamme en tons et demi-tons, placés à certains endroits précis de la gamme, vole en éclat avec la gamme par ton. Car chaque note est désormais séparée d’un ton de la suivante. Fini les demi-tons.

Clair de Lune, par Weissenberg

Tout cela est théorique, mais à l’oreille, celui qui entend une gamme par ton sent une différence très nette, un impression brumeuse, presque mystérieuse. Cette gamme structure complètement l’oeuvre de Debussy (même s’il reste l’héritier du système tonal), créant ainsi des paysages sonores complètement neufs. Tout comme la palette rythmique, considérablement enrichie par le compositeur.

On entend clairement un bout de gamme par ton au début de la pièce « Cloches à travers les feuilles », tiré du recueil des Images, livre 2). Bien écouter les 5 premières notes qui suivent une courbe descendante puis ascendante.

Gieseking joue « Cloches à travers les feuilles »

On parle souvent d’un Debussy « impressionniste ». Les titres de ses oeuvres suggèrent souvent des éléments naturels et il est vrai que l’on a souvent la sensation d’un « paysage sonore », d’une ambiance particulière plus que d’un déploiement mélodique. Les impressions sont souvent furtives, fugitives lorsqu’on écoute du Debussy. Mais à l’époque, cette qualification signifiait surtout que le jeune français n’avait pas la profondeur d’un Bach ou d’un Beethoven…

A l’écoute de ce prélude, « Ce qu’a vu le vent d’Ouest », on en douterait:

Ce qu’a vu le vent d’ouest

Le vent d’Ouest était celui qui faisait chavirer les bateaux et charriait avec lui les mânes. Debussy métaphysique? « Je puis seulement vous dire -disait-il- que mon ambition première, en musique, est d’amener celle-ci à représenter d’aussi près que possible la vie même. »

Debussy n’a pas seulement enrichi la palette sonore, il a proposé une autre voie de développement de la musique moderne. Boucourechliev postule que le compositeur incarnerait la véritable révolution musicale du vingtième siècle (bien plus que le cercle viennois, avec le dédocaphonisme et la musique sérielle) car il permet une forme de dépassement du système tonal (chose que tous les compositeurs du vingtième siècle ont tenté de faire) sans pour autant l’abolir complètement.

« The snow is dancing », par Thibaudet

Debussy était un inventeur. Un esprit à l’indépendance chevronnée qui prônait le développement de la personnalité artistique de chacun et le dépassement des principes acquis. Ecoutons-le lorsqu’il parle des concours du conservatoire:

« La forme du concours me paraît déplorable. Quelqu’un travaille bien. C’est un très bon élève. Le jour du concours il est mal disposé et il ne réussit pas. Je ne connais rien de plus absurde que le concours. (…) Pour moi la vérité est qu’il faut sortir du Conservatoire le plus tôt possible, pour chercher et trouver son individualité. L’Etat a institué des concours partout, dans toutes les professions. Nous formons de plus en plus des bêtes à concours. Dans toutes les professions, j’estime que la méthode est mauvaise, mais dans le domaine de l’art, j’affirme que le concours est chose absolument nuisible. C’est vous dire que je suis hostile à la fameuse tradition du Prix de Rome. On s’adresse là encore à la partie la moins intéressante de l’homme, à sa vanité. » (Claude Debussy, M. Croche, in « Que faire au conservatoire? »)

La première fois que j’ai entendu Debussy, c’était en apprenant « le petit nègre » si ma mémoire est bonne. J’ai tout de suite aimé cette pièce courte et très rythmée. Il y avait quelque chose d’espiègle qui me séduisait. En explorant ses autres oeuvres, j’ai été désarçonnée. Sans trop savoir pourquoi, j’ai continué à écouter. Peu à peu, au fil des années, Debussy est devenu mon compositeur fétiche. L’oreille a beau entendre de manière immédiate, elle a besoin d’être éduquée, au même titre que la vision ou les autres sens. Je comprends qu’on puisse être touché par un bel air d’opéra ou une mélodie de Chopin et rester indifférent à l’écoute de Debussy. Mais au bout d’un certain temps, le miroitement de ses jeux de lumière, de ses pulsions rythmiques et de ses vapeurs brumeuses finissent par vous enivrer comme une eau trouble qui s’éclaircirait peu à peu, et donnerait à voir la beauté qui s’y trouve cachée. Un bonheur à la fois contemplatif et sanguin.

Masques

« Je le sais, je suis très critiqué, cela arrive toujours quand on fait du nouveau, mais, si j’ai trouvé quelque chose, c’est, croyez-le bien, une quantité infime de ce qui reste à faire, car, je le dis en tremblant, je crois bien que la musique a reposé jusqu’à aujourd’hui sur un principe faux. On cherche trop à écrire, on fait de la musique pour le papier alors qu’elle est faite pour les oreilles! (…) On n’écoute pas autour de soi les mille bruits de la nature, on ne guette pas assez cette musique si variée qu’elle nous offre avec tant d’abondance. Elle nous enveloppe, et nous avons vécu au milieu d’elle jusqu’à présent sans nous en apercevoir. Voilà selon moi la voie nouvelle. Mais croyez-le bien, je l’ai à peine entrevue car ce qu’il reste à faire est immense! Et celui qui le fera…sera un grand homme! »

( Claude Debussy, M. Croche, in « La musique d’aujourd’hui et celle de demain »)

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