Chers parents, n’obligez pas vos enfants à jouer du piano

 

Confrontée depuis longtemps au problème des parents qui veulent à tout prix que leurs enfants apprennent à jouer du piano (ou un autre instrument), je m’adresse avec toutes les pincettes possibles à l’oreille de ces parents « égarés » (je n’ai pas trouvé de meilleur terme).

 

Chers parents, j’aimerais juste vous livrer quelques impressions qui vont à la fois puiser dans mon expérience de professeur et dans plus de dix ans de lectures psychanalytiques.

 

Quand un parent vous parle pour la première fois, ce qu’il vous dit de la démarche de son enfant est toujours très révélateur. Sans s’en rendre compte, il vous livre les clefs de sa démarche et en dit parfois bien plus sur ses envies profondes que sur celles de son enfant.

 

« Mon enfant aimerait beaucoup jouer du piano. C’est vrai qu’il y a toujours eu un piano à la maison, d’ailleurs je joue de temps en temps, j’en ai moi-même fait, mais bon, je n’ai plus le temps et j’aimerais vraiment que ma fille apprenne à jouer, je pense qu’elle aime vraiment ça. »

 

Voilà le genre de discours régulièrement entendus.

 

Qu’un parent ait envie de transmettre son amour de la musique ou du piano, je ne trouve rien de plus louable. Et il est vrai qu’un enfant en bas âge ne sait pas forcément ce qu’il souhaite faire. Pourquoi ne pas l’inciter?

 

Le problème, c’est que la frontière entre l’incitation et la pression est toujours très ténue. Un enfant voudra souvent faire plaisir à ses parents, il n’osera pas forcément le contredire et s’il le fait, il ne sera pas forcément entendu.

 

J’ai déjà eu des enfants qui exprimaient très clairement leur envie de ne pas apprendre, leur envie de jouer d’un autre instrument devant leurs parents qui, du coup, se sentaient obligés de se justifier. L’enfant qui n’aura pas été écouté n’apprendra pas vraiment, il rechignera et sincèrement, je ne crois pas aux vocations qui se développent sous la contrainte parentale.

 

Cette contrainte sape les fondements de l’apprentissage. L’enfant n’y trouve aucun réel plaisir. Pire, il apprend à faire semblant.

 

Il y a aussi le cas des parents qui, connaissant ce genre d’objections psy/ professorales, briefent (avant le cours) leurs enfants pour qu’ils manifestent d’eux-mêmes leur envie de jouer ou bien ceux qui sont dans le déni total quant à la pression exercée sur leur progéniture.

 

J’en ai vu régulièrement, qu’ils soient musiciens eux-mêmes ou tout simplement amateurs de musique.

 

« Non, je ne veux absolument pas lui mettre la pression, mais bon, si elle ne travaille pas toutes les semaines, ça ne sert à rien, même à 5 ans. »

 

Et si l’on autorisait les très jeunes enfants à ne rien faire pendant la semaine? A profiter d’un moment convivial avec leur professeur histoire de laisser cet échange créer l’envie de jouer en dehors du cours?

 

« Si je ne le pousse pas, il ne fera rien. »

 

Et alors? Un enfant est-il obligé d’avoir 3 activités en dehors de l’école? Faut-il le sur-stimuler sur tous les plans? Ne peut-on pas le laisser sans activité si c’est ce qu’il souhaite?

 

Ce n’est pas moi qui le dit, mais les pédopsychiatres : un enfant a aussi besoin de s’ennuyer. C’est dans ce genre de moments « inactifs » que son imaginaire peut se développer.

 

Je vois dans ce genre de remarques parentales l’angoisse projetée sur l’enfant, celle du vide, du « je n’ai rien à faire, je m’ennuie, je cogite trop ».

 

En tant que prof, je suis parfois aux premières loges du fonctionnement familial et je suis parfois sidérée par ce que je vois. J’ai été amenée à enseigner à des enfants pressurisés, des enfants souvent tristes qui se confiaient à moi.

 

On n’imagine pas tout ce qu’un enfant peut raconter à son prof de piano. Surtout quand l’oreille de ce dernier est attentive.

 

Evidemment, on ne va pas changer l’éducation d’un enfant. Pour ma part, j’essaye toujours de répondre aux confidences en rassurant et en expliquant à un enfant qu’il n’est pas obligé de céder à la pression parentale. En général, ils sont soulagés de comprendre que d’autres points de vue sont possibles.

 

Quand je sens que la pression parentale est trop forte, j’arrête car je ne veux pas cautionner ce genre de démarches.

 

Je ne peux donc préconiser qu’une chose : écouter son enfant, sans projeter ses propres envies ou frustrations sur lui. Plus facile à dire qu’à faire sans doute.

 

A tous les parents dont les enfants souhaitent apprendre à jouer du piano, je conseille de vous poser quelques questions avant de commencer :

 

  1. Votre enfant vous dit-il régulièrement qu’il souhaite apprendre à jouer?
  2. Est-il prêt à s’investir un minimum sans que vous soyez obligés de lui dire d’aller au piano chaque semaine (je ne parle pas des enfants très jeunes)?
  3. Votre enfant a-t-il formulé son envie de manière autonome ou l’y avez-vous poussé (plus ou moins subtilement)?
  4. Pourquoi voulez-vous que votre enfant apprenne à jouer d’un instrument?
  5. Regrettez-vous de ne plus apprendre à jouer d’un instrument?

 

On vit dans un monde où la pression du résultat s’exerce de plus en plus tôt. J’ai des élèves adolescents qui me racontent comment, déjà, au lycée, la logique du classement et de la sélection les angoisse (qui n’angoisse-t-elle pas, d’ailleurs? Les fous de compétition peut-être, et encore…)

 

Evidemment, c’est tout un système qu’il faudrait revoir (ou pas, selon vos convictions politiques). Je crois juste qu’à l’échelle individuelle, il est possible de se laisser vivre et respirer.

 

Pourquoi votre enfant devrait-il avoir des objectifs ou des résultats à atteindre, en tout cas, au plan musical? Pour moi, il n’y a pas meilleure façon d’aller droit dans le mur.

 

Je suis convaincue qu’on peut s’épanouir autrement qu’avec la musique. Reste à trouver comment, selon le tempérament de chacun.

 

 

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